Voilà, le rideau est tombé.Faut-il croire les membres du Faux-Coffre lorsqu’ils nous annoncent qu’il n’y aura plus de spectacle théâtral avec les Clowns Noirs ? Ils nous ont si souvent servi des leurres dans lesquels nous avons marché avec grand plaisir… Mais, comme la vie semble les entraîner sur des chemins de plus en plus différents, il est possible que nous ayons assisté véritablement à leur chant du cygne scénique. J’espère seulement que leurs personnages se mettront à exister sur d’autres plates-formes et qu’ils nous donneront encore à rire aux éclats tout en parlant de choses très sérieuses : de l’importance de l’art et des artistes.
Je le dis d’emblée : je n’ai vu que deux des cinq spectacles des Clowns Noirs. Roméo et Juliette de William Shakespeare (quel titre, quand même !) et le dernier opus, Le clown noir au masque de fer. Bien que je regrette ne pas avoir vu tout leur travail, j’ose prétendre que le succès totalement mérité de ce collectif pouvait aussi être compris de l’extérieur.
Parce que, pour moi, la force de cette troupe ne repose pas uniquement sur la grande qualité de leur travail théâtral. Depuis 2005, les Diogène (Martin Giguère), Trac (Patrice Leblanc), Grossomodo (Pierre Tremblay), Piédestal (Pascal Rioux) et Contrecoeur (Éric Laprise) ont su faire ce que peu de compagnies de théâtre du SLSJ ont fait jusqu’ici : s’inscrire dans l’imaginaire collectif de la région. C’est là, il me semble, leur coup de maître. En inscrivant leurs personnages dans de nombreux événements, tel le festival Rythme du monde, en participant à des activités dans des maisons d’enseignement, en le faisant à titre d’invité, mais aussi, parfois, en s’invitant sans prévenir, en promenant leurs spectacles un peu partout en région, les Clowns Noirs se sont incarnés au-delà de la scène et ont ainsi rejoint moult nouveaux spectateurs qui se sont reconnus, je pense, dans leur esprit festif et un brin contestataire. L’impact de cette inscription dans l’espace public est remarquable : les spectacles du faux coffre sont devenus des événements à guichets fermés et on en redemande !
En 2007, l’univers débridé qui m’avait été donné à voir avec Roméo et Juliette m’avait à la fois charmé et laissé songeur… J’étais sorti de ce spectacle en me demandant comment le Faux-Coffre allait se réinventer lorsque les espèces sonnantes et trébuchantes allaient être au rendez-vous. On se souviendra que la thématique récurrente des quatre premiers spectacles s’articulait autour de la difficulté de créer en région, par manque d’argent, par manque de reconnaissance, thématique s’incarnant dans la dualité Clowns Noirs et Brigade anticulture. Or, comme j’avais assisté à un travail d’une très grande qualité et que la salle était encore une fois bondée, je me disais qu’on allait bien vite épuiser le filon… Avec le succès, vient aussi tôt au tard, le soutien financier de plus en plus adéquat ; cette façon de dire les manques ne saurait encore durer...
C’est sans doute pour cette raison que le Clown au masque de fer m’a tant plu : le Faux-Coffre a su, de façon brillante, relancer son propos en poussant sa réflexion sur la place de la culture et des artistes encore plus loin, à travers une écriture d’une efficacité redoutable et d’une profondeur touchante. Derrière la farce, il y avait du génie ! Comme j’aurais aimé voir cette production plus d’une fois tant elle était complexe ! J’aurais été plus à même d’en parler de façon éclairée. Pour tout dire, j’ai eu le sentiment d’avoir eu le grand privilège d’assister à un grand moment dans la petite histoire de notre théâtre régional ! Je suis sorti de la salle Murdock étourdi et ému.
La mémoire étant ce qu’elle est (la mienne plus particulièrement), je ne tenterai pas de résumer cet essoufflant spectacle. Je préciserai seulement que ce qui m’a principalement marqué, c’est la mécanique troublante de l’éternel retour proposé ce soir-là, par l’entremise du passage dans une grotte ou le dramaturge Fédorin (personnage incarné par Christian Ouellet, comparse des Clowns depuis 2008) a été enfermé depuis plusieurs années. Avant d’y faire passer nos Clowns, il explique qu’il avait mille idées de pièces, du papier et de l’encre, mais, malheureusement, pas de lumière (comprendre ici, sans doute, que la parole de bien des créateurs ne nous est pas donnée à entendre parce qu’il n’y a pas de lumière, parce qu’on ne leur offre pas les outils nécessaires pour qu’ils puissent l’incarner).
Je pourrais, je devrais écrire des pages sur cet impressionnant opus. Je ne dispose cependant pas d’assez de poigne sur celui-ci pour le faire. J’espère seulement et sincèrement que le Faux-Coffre n’en est qu’à ses premiers faits d’armes et qu’il nous réserve d’autres objets aussi puissants, et pour longtemps !

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