Je pourrais vous parler de mille choses exceptionnelles qui font de cette production des Têtes Heureuses un moment délicieux : le talent des comédiens, tous solides, et qui s’avancent sur la mince ligne qui départit le vraisemblable au grotesque ; le rythme démentiel de la production ; le travail sonore. Mais je veux surtout parler de ce qui m’a le plus frappé : le langage théâtral que Rodrigue Villeneuve déploie pour nous livrer dans une forme des plus actuelles un récit déjà centenaire qui, malheureusement, s’entend encore trop bien.J’aime le théâtre quand il s’écarte de la fameuse scène à l’italienne. Sans doute parce qu’en sortant de cette grille d’écriture scénique, le travail du metteur en scène se complexifie, le message peut se diffuser dans tous les sens, et le spectateur peut davantage construire son propre spectacle. C’est en ce sens qu’il m’apparaît être plus près des langages du jour.
Car, en effet, je ne regarde plus la télé. Enfin, pas comme avant. Je télécharge les contenus qui m’intéressent et je les regarde sur mon écran plat ou sur mon Ipod ; j’écoute Pour la suite du monde, sur mon portable, à deux heures du matin, dans mon lit, en diffusion sur le web qui est sans fil chez moi ; Je furète sur Dailymotion ou Youtube. Car je ne lis plus les journaux. Enfin, pas comme avant. Je clique certains hyperliens de cyberpresse et de Radio-Canada ; j’utilise le module Stumble! sur Firefox pour surfer au gré de mes intérêts, de façon aléatoire ; j’ouvre les liens que me proposent ceux que je suis sur Twitter et Facebook ; je lis les blogues. Car je n’écoute plus la radio non plus. Matante Doris me rend fou. J’écoute plutôt certaines émissions en baladodiffusion, d’autres sur des stations que je syntonise sur le web ou le câble. Car je ne me passe plus de disque sur ma platine laser. Je charge cent albums et je laisse le moteur intelligent choisir ce qui jouera. Car je ne téléphone plus. Je tchatte. J’envoie des courriels. Je diffuse des statuts.
Mon rapport au monde est de plus en plus fragmenté et, de ce fait, l’Histoire s’y télescope. En une heure, je passe de Datarock aux concertos brandebourgeois, de Robert Charlebois à Murcof. Je regarde un cours d’astronomie donné par un professeur de Berkley, une parodie de Marc Labrèche, un film muet libre de droits. Je lis une chose, puis son contraire, je me perds dans Wikipédia, je réagis à un article dégradant d’une journaliste du Daily Mail de Londres. Je parle plus souvent avec des amis de Montréal ou Vancouver, par écrans interposés, qu’à ma sœur qui habite à Rivière-du-Moulin.
Et c’est ce que j’ai retrouvé sur la scène du Petit théâtre de l’UQAC : un univers fragmenté, atomisé où les référents de moult époques se rencontrent, se heurtent. Mireille Mathieu et un castelet de guignol. Une mère Ubu se promenant d’une échelle à l’autre comme dans un vieux jeu vidéo Coleco. L’or du Rhin de Wagner et des images troublantes de crime raciste américain…
C’est peut-être d’ailleurs là, dans l’atomisation du monde, que nos nouveaux tyrans trouvent leur puissance : à force de perdre nos repères, à force de ne pouvoir relier et de ne plus nous inscrire dans le même espace-temps que celui de notre voisin, voir de notre conjoint, nous nous isolons, devenons cyniques, sinon inquiets. Beau temps pour les coquins. Ils n’ont plus, comme Ubu, à nous tuer ou faire la guerre, ils n’ont qu’a multiplier les écrans pour qu’on s’y perde en s’y diluant…
Je ne sais pas si c’était là le projet de Villeneuve. Mais le théâtre étant un miroir que l’on nous tend, c’est ainsi que j’ai reçu cette farce amère devant laquelle j’ai beaucoup ri et ai été troublé, et dont la mise en scène m’est apparu généreuse et cohérente.

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