Cette phrase, prononcée par le Pape Jean-Paul II, me revient régulièrement en tête. Jeune séminariste, elle m’a été donnée à entendre de la bouche même du Saint-Père lors du grand rassemblement des jeunes au stade olympique, rassemblement auquel j’assistais au lendemain de mon seizième anniversaire. C’est l’une des rares phrases qui s’est inscrite en moi et qui résonne encore après presque trente ans. Sans doute parce que ce si beau conseil adressé à la jeunesse faisait appel à la raison, au discernement, à la lucidité, à la justice et au respect de soi-même.
Aujourd’hui, on ne pourrait me qualifier de catholique pratiquant. J’ai, comme bien des gens autour de moi, abandonné la pratique pour moult raisons qui n’ont pas à être évoquées ici. Cependant, cette éducation que j’ai reçue est, sur certains aspects, toujours vivante : je reconnais volontiers que le message christique est toujours d’actualité, mieux, qu’il est encore, en 2010, tout à fait révolutionnaire et que de chercher à l’appliquer ne peut que faire de moi un homme meilleur. C’est également cette éducation reçue de mes parents, de mes grands-parents, de dizaines d’hommes et de femmes profondément croyants dont j’ai croisé la route qui fait que j’ai, encore aujourd’hui, un profond respect pour ceux et celles qui vivent une foi pleine et sincère, qui empruntent avec conviction les pas courageux des mystiques. C’est aussi elle, enfin, qui me permet de mesurer l’honnêteté de la parole et des actes des hommes. Et quand un quidam se drape dans un discours religieux, alors que ses actions vont à l’encontre de son prêche, il crache sur mon éducation, il souille l’héritage de ces femmes et de ces hommes de bien qui m’ont en partie forgés.
Aussi, au-delà des considérations politiques et démocratiques qui animent mon soutien au comité de sauvegarde du Théâtre du Saguenay, c’est aussi ce qu’il me reste de convictions en la bonté humaine qui m’a amené à l’Hôtel de Ville pour dire le manifeste du Citoyen d’abord. Parce que je ne crois pas un seul instant à la piété du maire Jean Tremblay : chaque fois qu’il déchire sa chemise au nom de l’Église, le précieux conseil papal ressurgit : « Méfiez-vous des marchands d’illusions ». Est-ce normal qu’un homme politique s’approprie de la sorte la parole de l’Église, la vide de son sens en étant orgueilleux, méprisant, et dissimulateur, et qu’aucune femme de foi, aucun homme de foi ne se lève pour condamner pareil pharisianisme ?
Je suis persuadé que je ne suis pas le seul à sentir que le sens du message chrétien est sali par cette mascarade : l’écart entre la profession de foi du maire et sa façon d’agir est une insulte à l’égard des croyants ; ses positions ne servent en rien Dieu, l’Église et la foi des honnêtes gens – au contraire !
Je sais bien que nos religieux et nos religieuses qui, dans leur cœur, méprisent ce comportement, doivent se faire violence et se taire : ils n’ont pas le droit, en théorie, de faire de la politique ; ils ne doivent pas non plus avoir le droit de contredire ceux et celles qui, autour d’eux, aveuglés, voient encore en Jean Tremblay un apôtre. Mais les laïques qui, comme moi, en ont assez, n’ont-ils pas le devoir de défendre leur foi ? Jean-Paul II a commencé son pontificat en exhortant les fils et les filles de Dieu à ne pas avoir peur. Il serait sans doute bon que les gens de qualité de notre diocèse méditent un moment là-dessus, puis se joignent aux autres voix qui réclament respect et justice. Ce serait, à mon sens, un bel objectif-vie de la semaine...
Mardi soir dernier, les théâtres CRI et 100 Masques proposaient un nouveau rendez-vous théâtre dont le thème était la critique. J’ai eu le plaisir et l’honneur d’être invité à la table des participants malgré le fait que je ne suis pas journaliste, comme l'étaient les autres invités ce soir-là, mesdames Paule Therrien et Denise Pelletier et monsieur Philippe Belley.
Je vous propose ici non pas un compte-rendu, voir une critique de la soirée, mais plutôt les grandes lignes de ce que j’avais préparé pour l’occasion. J’avoue d’emblée que ma présence avait quelque chose d’incongru pour deux raisons : d’abord parce que, comme universitaire, je m’attache à la méthode éprouvée de la conférence, ce qui implique que les intervenants présentent des hypothèses et les expliquent, ensuite, parce que la discussion était très orientée vers le travail des journalistes, ce que je ne suis pas.
On nous avait proposé six grandes questions, à savoir : Qu’est-ce que la critique? Quelle définition peut-on lui donner? Quel rôle joue-t-elle ou quel rôle devrait-elle jouer? Existe-elle, ici, dans la région? Qui peut jouer le rôle de critique? Et enfin, le milieu est-il seulement capable de prendre la critique? Tout cela était coiffé par une citation de Copeau indiquant d’emblée, je crois, ce que les organisateurs attendent de celle-ci.
Qu’est-ce que la critique ?
Essentiellement, c’est un travail de discernement visant à construire en répondant à une question toute simple mais très exigeante : POURQUOI ?
Répondre à ça, c’est aussi un peu répondre à ce que devrait être la critique en région selon moi…
Le travail de discernement se passe à plusieurs niveaux
Pour faire de la critique constructive, utile, il faut savoir distinguer ses objectifs. Quiconque se prononce sur une œuvre le fait avec un objectif plus ou moins clair ou plus ou moins avouable. Je suis devant une assemblée constituée majoritairement par des gens de théâtre, je souhaite partager et nourrir une réflexion, ouvrir des possibles quant à la critique en région. J’ai un objectif clair et je le garderai en tête. Plus l’objectif est clair, plus l’intention est franche, plus le discernement sera adéquat…
Pour moi, cela veut aussi dire être prêt à faire des concessions : on ne peut pas tout dire de la même façon, dépendant du média et de l’espace accordé, dépendant du contexte, dépendant aussi de l’intention… cela ne veut cependant pas dire d’être servile, seulement d’être mesuré pour atteindre ses objectifs. Cela veut surtout dire qu’il faut mettre à l’épreuve la valeur de ce qu’on avance… demeurer de bonne foi et interroger longuement son sentiment à l’égard d’une œuvre.
Mots clés de la soirée : discernement, concession, mise à l’épreuve, bonne foi, sentiment
Le jeu entre tous ces termes s’applique à plusieurs niveaux :
Par rapport à l’œuvre : discerner les choix dramaturgiques qui donnent réellement à entendre l’œuvre, les choix qui nous font vivre pleinement ses enjeux, la catharsis attendue… ou non (parce que devant un Becket, je ne suis pas sensé vivre une expérience cathartique… ) C’est discerner ces choix de ceux qui sont arbitraires (un choix personnel qui n’apporte rien à l’œuvre ou, pire, qui la dénature), qui relèvent même l’imposture… par exemple : présenter une limite qu’on ne sait dépasser comme un choix artistique…
Ce discernement s’applique aussi, selon moi, et surtout en région, à l’égard des artistes et artisans (qualité de leur travail), à l’égard de leurs moyens et à l’égard du milieu lui-même (il faut mesurer et mettre à l'épreuve ce qu'on dira afin d'avoir l'assurance que, même si les remarques ne sont pas toutes des louanges, elles demeurent constructives et ne produiront pas d'impact négatif dans le milieu). Il devrait aussi s’appliquer aux gens qui font ou tente de faire de la critique et à l’espace, au mandat qu’ils ont (encore une fois, que ceux qui tentent ce type de travail mesurent bien leurs intentions (les prétentions ?) et leurs sentiments).
Enfin, il faut distinguer la critique exprimée dans les médias de l’espace critique, né des échanges des praticiens.
Existe-t-elle dans la région ? Quel rôle joue-t-elle ou quel rôle devrait-elle jouer ?
Non. En tout cas, pas dans les espaces médias et pas dans le sens où je l’ai présentée plus tôt. Quant à l’espace critique, il existe, mais de façon très informelle…
S’il n’y a pas de critique, ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de gens capables d’en faire, mais plutôt parce que les espaces médias et les mandats qui s’y rattachent l’empêche. Les journalistes et chroniqueurs culturels doivent tout couvrir (ou presque) et disposent de peu de temps pour réfléchir les œuvres et pour en faire part. Les formats non plus ne se prêtent pas à ça.
Ce qui se fait ici, c’est davantage du commentaire, de la chronique, et on est gâté au SLSJ : il y en a beaucoup et il sont généralement approfondis. Je ne vois aucune raison pour tirer sur les messagers, au contraire…
Je ne suis pas sûr, non plus, qu’il puisse s’en faire… à cause de ce que je viens d’énoncer, sinon, à cause d’autres facteurs. Actuellement, il n’y aurait qu’un seul espace média propice à ce travail : l’éditorial du Voir. Or, il ne sert pas à ça et c’est un choix que je respecte, même s’il me laisse insatisfait. Manque de temps ? Crainte ? No say !
Les rares tentatives ouvertes de critiques faites par le passé : le journal Lubie. Ce que je vais dire ici tiens davantage du commentaire que de la critique, parce qu’il s’agit d’abord d’un sentiment (que je mesure, croyez-moi!). Je m’interroge beaucoup sur la pertinence qu’à eu Lubie pour le milieu. D’abord, la majorité des textes étaient signés par des professeurs, ce qui confinait ses pages à une certaine idéologie de l’école, de la connaissance universitaire… comme praticien, à l’époque, ça m’agaçait… Fernand Dumont voit d’ailleurs dans cette posture la confirmation du statut de la bourgeoisie intellectuelle et il y avait beaucoup de ça dans les pages de Lubie : Nous contre Jean-Marc Parent, nous contre le maire, nous contre un certain théâtre, un certain groupe de praticien. J’ai en mémoire des pages sur Daniel Danis ou sur les Ateliers touttout qui ressemblaient davantage à du règlement de compte qu’à de la critique. J'ai l'impression que ce journal a divisé plus que réuni les praticiens et n'a pas eu un impact très intéressant pour le milieu culturel et le théâtre en particulier.
Pour faire simple et pour définir le rôle de la critique, je dirais qu’elle ne devrait jamais se construire contre. Elle devrait avoir comme objectif d’ouvrir vers de nouveaux horizons au lieu de condamner des façon de faire, elle devrait être bienveillante : faite en mesurant l’impact dans le milieu du théâtre, dans notre communauté en général ; faite en gardant en tête ce qui peut advenir de l’intervention : donnera-t-elle force au milieu où l’affaiblira-t-elle ? Et toujours et encore : mettre à l’épreuve la valeur de ce qu’on avance…
Espace critique : il faudrait que le milieu choisisse d’animer un lieu d’échange, un lieu de débat où, par exemple, trimestriellement ou annuellement, l’ensemble des gens ayant participé aux productions se rencontrent et parle de celles-ci…
Et enfin, le milieu est-il seulement capable de prendre la critique?
Je pose la question autrement : est-ce que le milieu est capable de produire de la critique ?
La question comme elle est posée laisse entendre que la critique peut déplaire, peut froisser, peut-être même blessante, dépendamment comment elle est adressée. Cela s’explique facilement et je me reposerai sur un exemple : lorsqu’on va voir Catatonie, on va voir le travail de l’artiste Guylaine Rivard, de la directrice artistique du Théâtre CRI. Mais on va aussi voir le questionnement très intime, donc très personnel, d’une personne.
Pour pouvoir faire de la critique et pour pouvoir l’entendre (la prendre), il faut être capable de mettre cela en perspective, il faut être capable aussi de se regarder, dans cet exercice, et se demander aussi qui parle ? Et pourquoi il parle ! Le critique, le metteur en scène, le comédien, ou la personne qui n’a pas la même qualité de relation avec tous le monde du milieu… Il y a toute une écologie, toute une hygiène de la critique qui reste à faire dans la région.
La critique dont je parle ici, ce n'est pas celle des médias, c'est celle des praticiens.
Il y a plusieurs pièges à la critique, et l'un d'eux est de ne pas être capable de distinguer ce qui nous paraît vrai de ce qui nous plairait qu'il soit vrai.
Faut-il croire les membres du Faux-Coffre lorsqu’ils nous annoncent qu’il n’y aura plus de spectacle théâtral avec les Clowns Noirs ? Ils nous ont si souvent servi des leurres dans lesquels nous avons marché avec grand plaisir… Mais, comme la vie semble les entraîner sur des chemins de plus en plus différents, il est possible que nous ayons assisté véritablement à leur chant du cygne scénique. J’espère seulement que leurs personnages se mettront à exister sur d’autres plates-formes et qu’ils nous donneront encore à rire aux éclats tout en parlant de choses très sérieuses : de l’importance de l’art et des artistes.
Je le dis d’emblée : je n’ai vu que deux des cinq spectacles des Clowns Noirs. Roméo et Juliette de William Shakespeare (quel titre, quand même !) et le dernier opus, Le clown noir au masque de fer. Bien que je regrette ne pas avoir vu tout leur travail, j’ose prétendre que le succès totalement mérité de ce collectif pouvait aussi être compris de l’extérieur.
Parce que, pour moi, la force de cette troupe ne repose pas uniquement sur la grande qualité de leur travail théâtral. Depuis 2005, les Diogène (Martin Giguère), Trac (Patrice Leblanc), Grossomodo (Pierre Tremblay), Piédestal (Pascal Rioux) et Contrecoeur (Éric Laprise) ont su faire ce que peu de compagnies de théâtre du SLSJ ont fait jusqu’ici : s’inscrire dans l’imaginaire collectif de la région. C’est là, il me semble, leur coup de maître. En inscrivant leurs personnages dans de nombreux événements, tel le festival Rythme du monde, en participant à des activités dans des maisons d’enseignement, en le faisant à titre d’invité, mais aussi, parfois, en s’invitant sans prévenir, en promenant leurs spectacles un peu partout en région, les Clowns Noirs se sont incarnés au-delà de la scène et ont ainsi rejoint moult nouveaux spectateurs qui se sont reconnus, je pense, dans leur esprit festif et un brin contestataire. L’impact de cette inscription dans l’espace public est remarquable : les spectacles du faux coffre sont devenus des événements à guichets fermés et on en redemande !
En 2007, l’univers débridé qui m’avait été donné à voir avec Roméo et Juliette m’avait à la fois charmé et laissé songeur… J’étais sorti de ce spectacle en me demandant comment le Faux-Coffre allait se réinventer lorsque les espèces sonnantes et trébuchantes allaient être au rendez-vous. On se souviendra que la thématique récurrente des quatre premiers spectacles s’articulait autour de la difficulté de créer en région, par manque d’argent, par manque de reconnaissance, thématique s’incarnant dans la dualité Clowns Noirs et Brigade anticulture. Or, comme j’avais assisté à un travail d’une très grande qualité et que la salle était encore une fois bondée, je me disais qu’on allait bien vite épuiser le filon… Avec le succès, vient aussi tôt au tard, le soutien financier de plus en plus adéquat ; cette façon de dire les manques ne saurait encore durer...
C’est sans doute pour cette raison que le Clown au masque de fer m’a tant plu : le Faux-Coffre a su, de façon brillante, relancer son propos en poussant sa réflexion sur la place de la culture et des artistes encore plus loin, à travers une écriture d’une efficacité redoutable et d’une profondeur touchante. Derrière la farce, il y avait du génie ! Comme j’aurais aimé voir cette production plus d’une fois tant elle était complexe ! J’aurais été plus à même d’en parler de façon éclairée. Pour tout dire, j’ai eu le sentiment d’avoir eu le grand privilège d’assister à un grand moment dans la petite histoire de notre théâtre régional ! Je suis sorti de la salle Murdock étourdi et ému.
La mémoire étant ce qu’elle est (la mienne plus particulièrement), je ne tenterai pas de résumer cet essoufflant spectacle. Je préciserai seulement que ce qui m’a principalement marqué, c’est la mécanique troublante de l’éternel retour proposé ce soir-là, par l’entremise du passage dans une grotte ou le dramaturge Fédorin (personnage incarné par Christian Ouellet, comparse des Clowns depuis 2008) a été enfermé depuis plusieurs années. Avant d’y faire passer nos Clowns, il explique qu’il avait mille idées de pièces, du papier et de l’encre, mais, malheureusement, pas de lumière (comprendre ici, sans doute, que la parole de bien des créateurs ne nous est pas donnée à entendre parce qu’il n’y a pas de lumière, parce qu’on ne leur offre pas les outils nécessaires pour qu’ils puissent l’incarner).
Je pourrais, je devrais écrire des pages sur cet impressionnant opus. Je ne dispose cependant pas d’assez de poigne sur celui-ci pour le faire. J’espère seulement et sincèrement que le Faux-Coffre n’en est qu’à ses premiers faits d’armes et qu’il nous réserve d’autres objets aussi puissants, et pour longtemps !
Il y a quelques jours, dans le cadre de ma maîtrise, j’ai eu le bonheur de faire une entrevue avec trois des membres du théâtre Mic-Mac de Roberval et de revenir chez moi avec une tonne de photocopies d’archives sur ce même théâtre et sur le Théâtre populaire d’Alma (TPA). Ce sont ce que nous appelons maintenant des théâtres de loisirs, autrement dit, des théâtres amateurs. Ils ont tous les deux vu le jour dans les années 60. Bien sûr, avec les membres du Mic-Mac, il fût question des différences entre les théâtres professionnel et amateur dans notre beau Royaume et je suis revenu à Chicoutimi, à la noirceur, la tête pleine d’idées qui, à moi-même, m’apparaissaient parfois tout à fait consternantes.
Ghislain Bouchard l’a toujours dit : il n’est pas possible de faire du travail théâtral en professionnel en région. Ici, selon lui, pour pouvoir être créatifs et, surtout, entièrement libres de leurs choix, les artistes et artisans des scènes locales doivent avoir une situation professionnelle qui ne relève pas du théâtre : ils doivent être professeurs, secrétaires, ouvriers de l’Alcan, avocats, coiffeurs, et, ainsi, ne pas avoir d’attente pécuniaire à l’égard de leur pratique artistique. Ce postulat en fera frémir plusieurs, d’autant qu’au cours des trente dernières années les compagnies théâtrales qui ont vu le jour au SLSJ ont presque toutes voulu s’inscrire à l’intérieur des politiques culturelles provinciales et nationales (et maintenant municipales) exigeant la professionnalisation des troupes et compagnies.
Or, à ma connaissance, ils sont plus que rares, ceux qui, depuis 1980, peuvent affirmer vivre décemment, au SLSJ, de l’art théâtral uniquement, sans occuper d’autre(s) emploi(s) qui ont peu ou pas à voir avec le travail artistique. Je pense qu’on peut même dire qu’ils se comptent sur les dix doigts ceux et celles qui arrivent à atteindre le seuil de la pauvreté (21 133$ en 2007). Est-ce à dire qu’il n’y aurait de professionnel dans le beau monde du théâtre régional que les démarches, les spectacles et la performance des acteurs, alors que les revenus auxquels devraient s’attendent normalement les artistes et artisans de la scène ne sont scandaleusement pas au rendez-vous ? En ce sens, la professionnalisation du théâtre en région est-elle un échec cuisant ?
J’entends déjà certain dire « C’est parce qu’il n’y a pas assez d’argent en culture »… J’enrage à chaque fois que j’entends cela. Pour moi, ce n’est rien d’autre qu’un cliché désolant qui rejette entièrement la responsabilité sur les épaules de tout le monde, sauf sur celles des artistes, et qui leur permet, à mon avis, de ne pas avoir à réfléchir sur des façons de faire qui pourraient donner naissance à une plus grande autonomie financière. Qu’on me comprenne bien : je suis conscient du peu d’argent mis à la disposition des créateurs en région et je crois qu’il s’agit aussi d’un réel problème. Seulement, j’aimerais ardemment qu’on me serve autre chose comme argumentaire, une fois ce constat fait. J’aimerais qu’on se la pose, cette difficile question : comment faire pour que les artistes et les artisans du théâtre régional vivent complètement de leur travail ?
Je le disais plus tôt : ce qui est professionnel, sur nos scènes locales, ce sont les démarches, les spectacles et la performance des acteurs. Est-ce si différent du travail fait jadis, dans les années 70, dans les structures amateurs ?
Est-ce que le théâtre dit professionnel dans notre région nourrit ou mange ses enfants ?
Avant de relancer ma réflexion à partir des commentaires laissés par deux lecteurs de mon blogue (qui, soit dit en passant, me réjouissent, parce que je regarde monter le compteur de visites en me demandant qui me lit…), je vous invite à consulter l'excellent récapitulatif proposé par madame Christiane Laforge sur son blogue, Orage sur océan. C'est d'autant plus nécessaire que je m'y référerai, entre autres parce que le commentaire de mon ami qui cite Brassens peut s'y rattacher.
D'abord, mon billet précédent à propos de ce dossier n'avait d'autre but que de démontrer qu'un homme de foi comprendrait qu'il doit offrir à la population des comparables équivalents pour les deux projets. Il serait effectivement malhonnête d'inclure les coûts reliés à la décontamination et l'aménagement du terrain convoité puisque ces dépenses devront tôt ou tard être assumées par l'administration municipale et qu'elles n'ont donc rien à voir avec le projet de salle comme tel. De plus, on devrait clairement indiquer la somme réelle que la Ville aura à investir dans la réalisation de ce projet, comme le Maire et monsieur Hakim l'ont fait antérieurement en présentant la participation financière des gouvernements fédéral et provincial pour démontrer aux citoyens le bien-fondé du projet initial de rénovation de l'Auditorium Dufour. C'est exactement ce à quoi fait référence madame Laforge en disant que « C'est CE chiffre-là qu'il sera important de soumettre aux citoyens. »
Madame Laforge relève aussi que l'étude de GO Multimédia ne s'interroge pas « à savoir s'il existe un site alternatif qui aurait pu, lui aussi, faire consensus. On ignore si la question a seulement été soulevée ». C'est également ce que dit mon fan de Brassens, à savoir qu'on n'a que deux choix, aucune proposition médiane. On dit oui ou non, on est pour ou contre, on est (encore une fois) dans un principe binaire qui ne supporte aucune nuance… et qui, au lieu de favoriser l'échange, met en scène un dispositif de confrontation. Ce dernier va plus loin en proposant l'idée d'une grappe de salles intermédiaires, aménagées à l'intérieur d'édifices désaffectés qu'il serait souhaitable de préserver. Je suis tout à fait d'accord avec l'idée, seulement, pour adhérer complètement à cette proposition, il aurait fallu qu'on m'indique des exemples dans des localités intermédiaires, et non en s'appuyant seulement sur les exemples de Paris ou de Londres dont les populations sont plus élevées, tout comme l'indice bohémien (selon l'analyse controversée du géographe Richard Florida, auteur du non moins controversé The Rise of the Creative Class). N'en demeure pas moins qu'il y a là matière à réflexion, et sûrement une autre chanson de Brassens pour dépeindre ma position…
Madame Guylaine Rivard, quant à elle, avance l'idée que Jonquière aurait pu, à un certain moment, revendiquer le titre de capitale culturelle, une capitale qui n'aurait pas su assurer sa pérennité. C'est un autre bel aspect sur lequel réfléchir, car, en effet, en vingt ans, de nombreux organismes culturels jonquiérois ont fermé boutique ou ont déménagé leurs pénates à Chicoutimi. C'est, par exemple, ce qu'ont fait Séquence et la défunte Chasse-Galerie, et on peut se demander combien de temps encore Maniganse résistera à la tentation de faire de même. D'autre part, l'implantation de programmes artistiques à l'UQAC a eu pour effet de concentrer la présence des créateurs dans l'arrondissement de Chicoutimi, ce qui n'était pas particulièrement notable avant les années 90. L'impact est particulièrement évident dans le milieu du théâtre, alors qu'il n'y a pas si longtemps, la majorité de ses artistes et artisans vivait à Jonquière. Résultat de cette concentration dans un seul endroit : on fragilise davantage des organismes ayant fait un travail essentiel jusqu'ici (La Rubrique, peut-être, le CRI, certainement), on risque éventuellement de se priver de belles expertises si fermeture il devait y avoir, mais, aussi, on appauvri une communauté au profit d'une autre en la privant des retombées économiques que l'activité artistique entraîne. La rue Saint-Dominique en est un triste exemple… On peut presque se demander si on ne finira pas par déplacer à nouveau ce pôle vers l'arrondissement de La Baie afin de s'approcher des bateaux de croisières… D'autant qu'on y a injecté d'importantes sommes dans les dernières années, sans consulter la population, et que notre administration municipale confond visiblement culture et produit d'appel.
Intéressant aussi de lire le commentaire de monsieur Richard Desgagné, dans l'édition d'aujourd'hui du Quotidien, qui nous rappelle justement que pour d'autres projets coûteux, l'administration municipale n'est pas allée en consultation. D'où l'étrangeté du référendum soulevée par madame Myriam Ségal dans sa chronique d'hier, elle aussi porteuse de beaux questionnements.
Car il y a effectivement, à mon sens, dans cette proposition de référendum, au mieux un manque de courage politique, au pire une simple stratégie pour faire avorter le projet. Car le Maire n'est pas dupe, et tous ceux et celles qui défendent le projet d'une salle au centre-ville non plus. C'est un grand tabou dans ce dossier : nous savons tous que la culture n'a pas la cote dans notre société et nous comprenons tous que les chances de remporter le référendum sont très faibles.
En ce sens, je rejoins en partie mon ami anonyme qui affirme que « L'effritement [du patrimoine culturel] est en grande partie la responsabilité du milieu culturel qui est sectaire et non inclusif. Et la bataille de la salle de spectacle n'en est que la triste preuve. »
Je ne m'aventurerai pas à quantifier la responsabilité du milieu à l'égard de cet effritement. Mais j'accepte de m'arrêter à me poser de douloureuses questions, ces questions que le milieu culturel ne semble pas vouloir entendre : pourquoi la culture n'a pas la cote ? Pourquoi le milieu culturel régional peine-t-il à se faire comprendre auprès de monsieur et madame tout-le-monde ? Pourquoi y a-t-il si peu de reconnaissance de l'importance du fait culturel par la grande majorité de nos concitoyens ?
Sectaire et non inclusif, le milieu culturel ? En tous les cas, le Maire Tremblay a fait mouche et a cristallisé cette idée par une image dont lui seul a le secret : il ne veut pas construire une salle pour les propriétaires de bagnoles de luxe… et j'ai tout lieu de croire que, malgré tout le bien que j'en pense, vu de l'extérieur, les exigences des gens du Conservatoire et de l'Orchestre symphonique doivent passer pour des demandes somptuaires et élitistes (et ça aussi le Maire l'a bien saisi). Qu'on me comprenne bien : j'abonde dans le sens de madame Ségal et je ne vois pas d'inconvénient à ce qu'on investisse pour obtenir une salle acoustique et assurer la pérennité de ce pan de notre culture régionale.
Seulement, j'ai peur. J'ai peur qu'on répète les mêmes erreurs commises lors du référendum sur le nom de la ville par le Mouvement Chicoutimi/Saguenay. À mon avis, ils sont les seuls responsables de la perte de nom Chicoutimi pour une raison très simple : ils n'ont développé que des argumentaires défendant leur point de vue en méprisant tous les autres. Des pages du Quotidien jusqu'à celles du Devoir, ils n'ont eu cesse de ridiculiser le nom possible de Saguenay et de rabaisser quiconque affichait une idée différente de la leur. Souvent, ils ont défendu (à juste titre) l'importance historique du toponyme Chicoutimi, mais presque toujours en banalisant la valeur historique des six autres municipalités fusionnées. Grave erreur que de s'antagoniser plus de la moitié de la population de la nouvelle entité !
Je crois donc qu'il ne servira à rien de travailler uniquement à faire la démonstration que les chiffres du rapport GO Multimédia sont gonflés, de revenir sur le fait qu'à de nombreuses reprises, le Maire ou monsieur Hakim ont fait la sourde oreille au milieu culturel ou, encore, d'attaquer une administration municipale pour laquelle la majorité de la population garde une confiance presque unanime. Il ne faut plus faire qu'une chose : démontrer l'importance de la culture dans la vie de chacun des citoyens, faire comprendre l'impact de celle-ci, prouver à nos concitoyens qu'il ne s'agit pas seulement d'un lieu élitiste, mais d'un équipement qui servira aujourd'hui, comme demain, à l'ensemble de la communauté. En ce sens, comme le proposait monsieur Jocelyn Robert, directeur général de l'Orchestre symphonique, l'avis du Conseil des Arts de Saguenay pourrait effectivement être à propos. Mais, au bout du compte, nous en resterions au niveau des argumentaires développés uniquement pour le milieu, par le milieu, ce qui n'aurait pas forcément d'impact sur l'opinion publique.
En quatrième de couverture de son livre « Histoire, Théâtre, Politique », l'historien Gérard Noiriel écrit ceci :
« On sait d'expérience que les démonstrations produites par les sciences de l'homme et de la société ont très peu d'impact sur les gens. On peut mobiliser toutes les études pour démontrer la « stupidité » du racisme, on ne parviendra pas pour autant à convaincre quiconque d'abandonner ses préjugés. Pour être efficace, il faut que la raison rencontre l'émotion. Ce qui est prouvé dans la recherche doit être éprouvé par le public. »
Je n'en pense pas moins. Je crois, en effet, qu'il faut travailler en ce sens. C'est d'ailleurs ce qu'avance elle aussi madame Ségal. Imaginez un instant l'impact d'une campagne multi plates-formes présentant des personnalités régionales ou issues de la région qui nous expliqueraient le rôle qu'a joué la culture dans leur vie.
Imaginez un Pierre Lavoie qui nous parle avec émotion d'un concert auquel il a assisté, un Michel Barrette, une Marie-Nicole Lemieux ou un Michel Dumont qui expliquent que, sans la scène locale, ils ne seraient pas ce qu'ils sont, un Jean-Marc Crevier témoignant d'une rencontre déterminante avec une pièce de théâtre, une Liz Gagné relatant le parcours de musicien d'un de ses enfants, une Louise Portal ou un Mario Pelchat nous rappelant qu'on se construit d'abord là où on naît…
Si un regroupement se forme autour d'un tel projet, j'embarque ! En comme le milieu culturel recèle de talents, il ne devrait pas être trop difficile de mobiliser bénévolement tous les artisans nécessaires à sa réalisation.
Je suis un hasbeen de l'art à Saguenay qui réfléchit pourtant encore sur le théâtre. J'ai troqué le masque pour la cravate, les feux de la rampe pour les lumières tamisées de la recherche en sciences humaines. Ah, oui, j'oubliais presque : je suis chargé de gestion à l'Université et représentant syndical... plusieurs chapeaux mais une seule tête